Orientation et APB

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Orientation et APB – La plateforme décide de l’orientation de 867 000 jeunes et va les répartir dans les 12 000 filières : pratiques sélectives ?

Trois petites lettres suffisent à coller des suées froides aux lycéens. Pas le bac, avec son taux de réussite de 87,8 %. Ce qui file des boutons, c’est APB (Admission post-bac), orientation et APB, ce portail en ligne sur lequel les élèves de terminale – et les étudiants en réorientation – déposent leurs vœux de formation pour la prochaine rentrée. Il ne reste que quelques jours pour les changements de dernière minute. Mardi, les dés seront jetés, la liste des vœux passera à la moulinette APB. Et fin juillet, chacun sera, en principe, pré-inscrit dans un établissement.

Que les vœux soient exaucés ou non, beaucoup auront la désagréable sensation d’avoir joué leur avenir à la roulette russe, tant le fonctionnement d’APB est opaque.

L’association Droits des lycéens s’agite depuis des mois pour que cet algorithme soit rendu public. Secrétaire d’Etat en charge de la Recherche et de l’Enseignement supérieur, Thierry Mandon avait donné son accord de principe. Ses collaborateurs assurent que cela sera chose faite dans les prochains jours. En tout cas avant mardi.

Pourquoi a-t-on créé APB ?

Message à ceux nés avant 1990 ou n’ayant aucun lycéen à la maison ou dans son champ de vision : le système Admission post-bac est un outil informatique permettant de gérer les pré-inscriptions administratives des futurs étudiants. Généralisé en 2008, APB visait à simplifier les démarches, à rationaliser, comme on dit. Avant, les inscriptions prenaient parfois des allures de cauchemar, avec des files d’attente devant la fac pour être sûr de pouvoir s’inscrire…  «APB a vraiment été un facilitateur.

Aujourd’hui, on a tendance à l’oublier»,

rappelle le ministère de l’Enseignement supérieur, pour parer les critiques. Car depuis, la plateforme Admission post-bac est devenue une énorme machine complexe et opaque, au point où peu de personnes savent réellement comment elle fonctionne.  «Même parmi les cadres de l’Education nationale, peu maîtrisent le fonctionnement d’APB», assure Maya Akkari, de Terra Nova, un think tank proche du Parti socialiste. Cette dernière a écrit une note sur le sujet, appelant «à plus de transparence, à un système moins complexe et à des règles plus claires».

Orientation et APB : un objectif de « dispatch ».

Pour la petite histoire, la plateforme a été développée de manière empirique par l’Institut national polytechnique de Toulouse (INPT). A l’époque, l’INPT avait développé un outil pour gérer les candidatures dans les écoles d’ingénieurs. N’ayant pas un grand nombre d’informaticiens dans ses rangs, le ministère lui avait alors confié la gestion technique d’APB. Depuis, l’INPT gère toujours la plateforme… devenue gigantesque. En ce moment même, une quinzaine d’informaticiens s’apprêtent à la faire mouliner. Le sort de 867 000 jeunes en dépend, soit 6 millions de vœux à traiter correspondant à 12 000 filières : des classes prépa, des facs, des BTS, des IUT…

Pour autant, légalement, rien n’oblige un organisme de formation, public et a fortiori privé, à se servir d’APB pour gérer ses inscriptions. Il arrive d’ailleurs que des universités décident par exemple de modalités d’inscription différentes en fonction des cursus. Certains ont recours à APB, et d’autres non. Ce qui rend le système peu lisible. «APB est une machine qui gère le plus gros des pré-inscriptions. Mais derrière, il y a toujours de l’humain pour régler les cas problématiques», insiste le ministère.

D’où vient la contestation ?

Il y a quelques mois, quand sa prof principale a parlé pour la première fois d’APB en classe, elle a prévenu les élèves : «Certains d’entre vous se retrouveront peut-être sans affectation à la fin, sans qu’on ne sache bien pourquoi. Ça arrive, je préfère vous le dire.» Clément Baillon, en terminale à Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine) et fondateur de l’association Droit des lycéens, a écarquillé les yeux. «Je me suis penché sur le sujet de près et j’ai vite constaté qu’il y avait des choses pas claires du tout dans APB.» 

Orientation et APB, un tunnel …

Beaucoup de questions sont sans réponse, regrette-t-il. Il donne des exemples : les universités ont-elles accès aux bulletins scolaires ? Ont-elles connaissance de l’ordre des vœux formulés, de sorte qu’un élève qui valide son premier vœu en prépa aura moins de chance d’intégrer une filière convoitée à l’université que celui qui choisit la fac en premier vœu ? De quelle liberté disposent les organismes de formation dans le paramétrage d’APB ? Clément Baillon épluche le «maigre»guide écrit par le ministère à disposition des élèves, mais ne trouve pas grand-chose. «C’est tellement flou, cela alimente surtout des rumeurs chez les élèves et les enseignants.»

Le 28 avril, l’association a déposé un recours devant la Commission d’accès aux documents administratifs (Cada) pour connaître l’algorithme. Le projet de loi d’Axelle Lemaire, la secrétaire d’Etat chargée du Numérique, n’étant pas encore adopté, les codes sources ne font pas encore explicitement partie des documents communicables au public, même si la Cada et le tribunal administratif de Paris ont déjà tranché dans ce sens (lire ci-contre). Et rien n’oblige l’administration à publier les règles qui les régissent. A moins que la pression de l’opinion publique ne devienne trop forte. En décembre, le secrétaire d’Etat chargé de l’Enseignement supérieur avait promis de «lever le secret»sur Admission post-bac pour dégonfler les fantasmes. Mais cinq mois après, toujours rien. «Ce sera fait avant le 31 mai [mardi prochain, ndlr]», jure son entourage, précisant tout de même qu’il n’est pas question de publier «le code source lui-même, mais l’explication écrite de l’algorithme, plus parlante pour tout le monde». Et pourquoi pas le code source ? Et pourquoi avoir attendu si longtemps ? «Pour des raisons de sécurisation des données, répond le cabinet de Thierry Mandon. Le code n’ayant pas été conçu à l’origine pour être rendu public au départ, cela prend du temps de le sécuriser.»

Derrière APB, se cache-t-il une politique de sélection des universités ?

Sollicité il y a quelques mois par un étudiant malheureux passé à la moulinette d’Admission post-bac, un avocat au barreau de Bordeaux, s’est plongé dans le code de l’éducation. Orientation et APB, un vaste sujet.  Il en est ressorti avec de «fortes suspicions sur la légalité du système APB». «Je pense que ce logiciel a été détourné de sa finalité initiale par les universités. Ce n’est plus juste un outil pour simplifier les démarches et aider à l’orientation, APB est utilisé pour sélectionner les élèves.»

Pour l’université, le code de l’éducation pose pourtant le principe du libre choix. Chaque bachelier doit pouvoir s’inscrire dans la faculté qu’il souhaite. Seule exception : si les capacités d’accueil de l’établissement sont atteintes, alors le recteur de l’académie tranche, après avis du président d’université, en fonction «du domicile, de la situation de famille du candidat et des préférences exprimées par celui-ci». Pendant longtemps, cette situation ne concernait qu’un petit nombre d’universités convoitées, et se traduisait souvent par un «premier arrivé, premier inscrit». D’où les files d’attente à l’aube devant certaines facs prisées…

Aujourd’hui, la donne orientation et APB  a changé. D’abord parce que le nombre de formations dites «en tension» ne cesse d’augmenter. «Avant, cela ne concernait que quelques filières comme Staps [Sciences et techniques des activités physiques et sportives, ndlr] par exemple, et de manière localisée. Aujourd’hui, c’est généralisé à l’ensemble du territoire»,dépeint Cassandre Bliot, trésorière de l’Unef, le premier syndicat étudiant. Elle prend l’exemple de l’académie de Limoges : sur les 26 filières existantes, 19 sont désormais sous tension. L’équation est simple, résume-t-elle : le blocage provient de la baisse des moyens alloués aux universités conjuguée à une augmentation continue des effectifs : 35 000 nouveaux étudiants se sont présentés à la porte des universités en septembre… Selon un rapport de l’inspection générale de l’Education nationale datant de janvier, «347 formations seraient en tension, soit 14 % du total des licences recensées sur APB. Ces 347 licences à capacité d’accueil limitée proposaient 79 000 places l’an dernier, elles ont reçu plus de 600 000 candidatures».

Dans ce contexte, quand les places viennent à manquer, orientation et APB est paramétré pour faire du tri, mais pas sur des critères de mérite. Cela se fait en trois temps. D’abord, les élèves de l’académie se retrouvent tout à coup prioritaires. Ensuite, si les effectifs restent au-dessus des capacités d’accueil, deuxième moulinette : deviennent prioritaires ceux dont c’est le premier vœu. Exit donc ceux qui ont postulé à une prépa ou à un BTS en premier choix. Et si cela ne suffit toujours pas, tirage au sort : cela a été pratiqué dans 188 formations l’année dernière, selon le rapport de l’inspection générale.

Sur quelle base légale ? Il n’existe pas de texte explicite. Citée dans le rapport, la direction des affaires juridiques du ministère de l’Education fait part de ses réserves : «La pratique du tirage au sort, bien que n’ayant jamais été déclarée illégale, apparaît juridiquement fragile.»Ces règles de paramétrage d’APB, confirmées par le ministère, ne sont formalisées par aucun texte officiel. Clément Baillon s’indigne : «Mais pourquoi ne pas être transparent et dire les choses telles qu’elles sont ?» L’avocat de l’association Droits des lycées renchérit :«C’est une source d’inégalité entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas.»Pour éviter que des élèves ne se retrouvent sans établissement à la rentrée, le ministère a fait quelques ajustements dans les réglages d’APB. Parmi les mesures, l’obligation désormais faite aux terminales des bacs généraux (S, ES, L) de choisir au moins une formation où la place ne manque pas (encore)…

Mais au-delà de ces petites corrections, Cassandre Bliot de l’Unef, craint, elle, que le débat ne se focalise sur orientation et APB alors que «le nœud du problème, c’est la sélection déguisée qui s’opère à l’université. Un choix politique». Chaque année, son syndicat traque les pratiques illégales des universités, censées être ouvertes à tous les bacheliers «et qui en fait se choisissent leurs élèves ! Pas toujours avec APB d’ailleurs. Certaines ouvrent des licences à « parcours spécifiques », avec sélection sur dossier. D’autres se gardent quelques cursus hors APB pour se choisir les dossiers. Le ministère le sait et ne dit rien». Gilles Roussel, président de la Conférence des présidents d’université (CPU), veut ouvrir le débat : «Le nombre d’étudiants augmente, est-ce à l’université de les accueillir ? La pratique du tirage au sort n’est satisfaisante pour personne. Il faut donner la priorité aux élèves qui ont les prérequis, ceux qui ont les meilleures chances de réussite.»Tout en se défendant de volonté de sélection.

Cet article est paru le 25 Mai dans libération, rédigé par Marie Piquemal

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